Le sahel: Au confluent d’une double crise pastorale et sécuritaire

Le sahel: Au confluent d’une double crise pastorale et sécuritaire

Dans un contexte sécuritaire dégradé, quel est l’avenir pour le pastoralisme ? Représentants d’éleveurs, ONG, experts se mobilisent pour mettre fin à l’escalade.

Le Réseau Billital Maroobé G5 Sahel, une organisation régionale de soutien aux éleveurs, s’est réuni le 9 juin à Niamey, à l’initiative du secrétariat exécutif du G5 Sahel, pour définir une vision commune de la problématique du pastoralisme, dont la situation déjà difficile a été considérablement aggravée par la guerre qui fait rage dans la région.

Tous ceux qui comptent au sein du monde du pastoralisme sahélien, des organisations professionnelles aux partenaires techniques et financiers, en passant par les organismes de recherche et de développement spécialisés et les ONG, avaient répondu à l’invitation de Niamey en provenance du Niger, du Burkina Faso, du Mali, de Mauritanie et du Tchad, ainsi que du Sénégal, en raison de l’implication de ce pays dans la mise en œuvre du programme du G5 Sahel en matière de pastoralisme. Dans un communiqué final, la session ministérielle du G5 présidée par le ministre de l’Élevage du Niger, Tidjani Idrissa Abdoulkadri, en présence de ses homologues du Burkina Faso et du Tchad, a déploré « une crise globale de la gouvernance des espaces ruraux » et demandé le renforcement légal et physique de la sécurité des éleveurs, de leurs cheptels et des espaces pastoraux, ainsi que la sécurisation de leur mobilité dans la région. Les ministres ont fait part de leur inquiétude concernant les conséquences de l’insécurité dans le Sahel et en Afrique de l’Ouest sur la mobilité pastorale et « les difficultés qu’elles engendrent (?) en termes de réduction de l’accès aux ressources pastorales pour les éleveurs et de source structurelle de décapitalisation des pasteurs ».
Un appel pour tenter de sauverle pastoralisme en danger En marge de cette réunion, un appel de Niamey a été lancé pour faire entendre « la voix des éleveurs au Sahel et en Afrique de l’Ouest ». Rappelant la contribution du pastoralisme à l’identité de la région, à la préservation de l’environnement, à la croissance économique et à la sécurité alimentaire, les signataires de l’appel disent s’interroger « sur la possibilité de la préservation de ces cultures et pratiques séculaires ». À l’instar des éleveurs qui envisagent de plus en plus de renoncer à leur activité, les signataires s’inquiètent notamment de la volonté de certains pouvoirs publics de sédentariser les peuples transhumants et la détérioration de la sécurité dans certaines régions, à l’origine d’un « exode rural massif préoccupant pour le renouvellement des générations et la continuité de la pratique du pastoralisme ». Les signataires de l’appel s’inquiètent de l’angle ethnique avec lequel est de plus en plus abordée la question du pastoralisme et appellent à faire évoluer la perception du pastoralisme sahélien par les populations, à renforcer l’attractivité du secteur auprès des jeunes, à restaurer l’entente entre les communautés, à sécuriser durablement le foncier pastoral et à consolider la citoyenneté des éleveurs dans l’espace sahélien.
Ils demandent en particulier au G5 Sahel et à la CEDEAO de veiller au respect de la circulation des populations pastorales dans la région et à élaborer une approche sécuritaire « qui respecte les droits des pasteurs et restaure la confiance dans les institutions nationales, communautaires et les forces de défense et de sécurité ». Enfin, les signataires demandent au président du Niger, Mohamed Bazoum, lui-même issu d’une communauté nomade, d’accepter d’être l’ambassadeur de la cause des pasteurs éleveurs. En amont de cette mobilisation politique et sociale, une volumineuse étude, intitulée « Faire entendre la voix des éleveurs au Sahel et en Afrique de l’Ouest », dont le chercheur principal est Mathieu Pellerin, a permis de prendre le pouls du secteur et de mesurer le niveau d’inquiétude et la perte d’horizon des éleveurs sahéliens. Le Réseau Billital Maroobé s’est entretenu avec plus de 1 700 éleveurs, de tous profils, dans 23 régions administratives de 7 pays du Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger) et de son voisinage immédiat : Côte d’Ivoire, Togo, Nigeria, Bénin.
Peu audibles, peu organisés politiquement, faiblement représentés au sein du système politico-administratif des États, les éleveurs figurent parmi les premières victimes des conflits en cours au Sahel, à plusieurs titres : si quelques-uns ont rejoint les groupes armés, d’autres, les plus nombreux, sont devenus la cible parfois ethnique de cycles de vengeance et de représailles sans fin, pris entre le marteau des groupes djihadistes et l’enclume des forces de sécurité. Il ressort de l’enquête que l’immense majorité des éleveurs ressent durement les manifestations de la crise du pastoralisme, qui alimentent un sentiment d’injustice et de défiance à l’égard des institutions. Pour autant, les éleveurs n’adhèrent pas massivement aux groupes djihadistes et ils s’en méfient, moins cependant que des forces de défense et de sécurité et des groupes d’autodéfense, perçus comme leurs premiers prédateurs. Les éleveurs sont en quête d’une neutralité nécessaire à la poursuite de leurs activités économiques et « payent un lourd tribut économique à la crise sécuritaire, s’y adaptant tant bien que mal, au point d’envisager des alternatives à l’élevage ».
La crise pastorale en guise d’arrière-plan à la crise sécuritairePour les auteurs de l’étude, « la résolution de la crise du pastoralisme pourrait contribuer à enrayer les cycles de violence en cours ».
« Cette résolution dépend largement de la place réservée aux éleveurs-pasteurs dans des sociétés construites autour d’un modèle sédentaire. Faire des éleveurs des citoyens à part entière, ne souffrant plus d’une marginalisation systémique, dûment représentés politiquement et administrativement, et dont la mobilité pastorale et le capital animal seraient protégés, serait un premier pas décisif autour duquel des solutions techniques rencontreraient enfin l’impact escompté », poursuit le rapport exécutif de l’étude. Des responsables d’associations d’éleveurs du Sahel, des leaders coutumiers, des élus locaux des pays du Sahel et d’Afrique de l’Ouest ont lancé un appel d’urgence à Niamey, entendu par le président du Niger, Mohamed Bazoum qui est devenu leur ambassadeur. La crise du pastoralisme, déjà ancienne, ne fait que s’aggraver sous l’effet de la crise sécuritaire. Sa première conséquence la plus visible est « la décapitalisation » des éleveurs, c’est-à-dire la dépossession de leurs animaux, soit par la vente, faute d’accès suffisant aux pâturages, rognés par l’agriculture, soit sous l’effet des vols de bétail et kidnappings. Cette décapitalisation est d’autant plus perçue comme injuste qu’elle enrichit d’autres acteurs, accentuant les inégalités entre les éleveurs et ces autres acteurs (grands propriétaires.)
En effet, la mobilité structurelle des éleveurs les fragilise considérablement devant la progression continue des espaces agricoles, encouragée ou, au minimum, permise par les États. L’étude révèle, dans la majorité des zones, « des rapports de force locaux largement défavorables aux éleveurs et au profit des autres usagers », malgré les textes existants censés protéger les terres pastorales. Les éleveurs témoignent d’une « extension continue des terres de culture, première cause de réduction de leur accès aux ressources pastorales ». Il s’agit de cultures de rente (coton, riz, anacarde, oignon, mangue) en zone soudanienne, de l’exploitation des bas-fonds convoités par les agriculteurs en zone sahélo-soudanienne et de berges de cours d’eau qui privent les éleveurs de l’accès à l’eau dans beaucoup de régions. C’est ainsi que sont progressivement occupées par d’autres les pistes et routes de transhumance, les aires de pâturage, les enclaves pastorales et les aires de stationnement. L’extension des villes sur les campagnes empiète sur les terres périurbaines jadis réservées à la production laitière, à travers des ventes illégales de terres et des projets de lotissement à visée spéculative. Enfin, la privatisation de la terre pastorale au profit de ranchs, de mines d’or ou d’agrobusiness est attestée dans toutes les régions étudiées « sans compensation pour les usagers des ressources naturelles, dont les éleveurs ». Les politiques publiques ont du mal à tenir compte des usages concurrentiels des ressources, surtout temporaires ou saisonniers, et tendent à oublier les éleveurs nomades lors de la conception de projets agricoles ou environnementaux.
Le manque de pâturages contribue à l’amaigrissement du bétail, qui perd de sa valeur marchande, et à l’augmentation des conflits entre agriculteurs et éleveurs, ces derniers se plaignant que les mécanismes d’indemnisation leur soient défavorables.

La montée des injusticeset des tensions Cette situation conduit à plusieurs inégalités et tensions. D’abord, depuis les années de sécheresse, la décapitalisation se traduit par un déclassement des éleveurs. Ils se trouvent contraints de vendre leurs animaux à vil prix au profit de « nouveaux éleveurs », fonctionnaires, militaires ou hommes d’affaires, qui absorbent leurs cheptels et les emploient comme bergers. La croissance du secteur de l’élevage ne profite donc qu’à certains éleveurs, les gros propriétaires de bétail.
Ensuite, la possession de bétail par des agriculteurs a accentué la concurrence avec les éleveurs transhumants autour des ressources pastorales. Les accords traditionnels entre les deux groupes sur la base d’activités complémentaires s’érodent progressivement. « Les tensions menacent de prendre une coloration ethnique lorsque les groupes socio-professionnels se superposent à des appartenances communautaires spécifiques. »
Le cas des Dogons et des Peuls dans la plaine du Seno malien en atteste. Enfin, le développement de l’agropastoralisme a favorisé les tensions et les inégalités au sein même des communautés nomades, « réveillant souvent d’anciennes rivalités statutaires ». La capacité des États à considérer et à préserver le mode de vie nomade est au cœur de la crise. « Les agriculteurs sont favorisés tout simplement parce que tous les postes sont occupés par leurs fils, par exemple la gendarmerie, la police, les députés, les conseillers municipaux. Il y a une influence politique et ethnique. À côté, les éleveurs peuls sont considérés comme des gens venus d’ailleurs », témoigne un éleveur togolais. Agriculteurs et éleveurs considèrent de part et d’autre qu’ils sont victimes de partialité, les premiers accusant les seconds de corrompre les représentants de l’État, les seconds estimant que les représentants de l’État sont tous issus du monde agricole.
« À quoi bon connaître la loi puisqu’on sait qu’elle ne sera pas respectée ? » s’exclame un éleveur de la région de Mopti. Les djihadistes, nouveaux protecteurs et justiciers de la brousse
C’est sur ce terreau que fleurissent les groupes djihadistes, « nouveaux protecteurs et justiciers de la brousse ». Dès 2012, le retrait de l’État malien et la formation de groupes armés ont poussé des éleveurs à rechercher la protection des djihadistes contre les communautés rivales. C’est ainsi que, très tôt, des éleveurs peuls ont rejoint le Mouvement pour l’unicité du djihad en Afrique de l’Ouest (Mujao) pour se protéger contre les Touaregs qui soldaient de vieux comptes sous le couvert du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). En 2018, à la faveur de la communautarisation des violences, « le désir de vengeance a bien souvent pris le pas sur le besoin de protection ». Au centre nord du Burkina Faso, par exemple, écrit l’étude, « après le massacre de Yogou en 2019, des familles entières ont rejoint les djihadistes pour se protéger ou se venger ». Autre source d’inquiétude, l’essor du banditisme au Sahel, qui pourrait n’être « qu’une étape transitoire vers le djihad. » C’est notamment le cas au nord-ouest du Nigeria, où « des éleveurs rejoignent des groupes de bandits ou d’autodéfense peuls autant pour se protéger contre le vol de bétail ou le kidnapping que contre des groupes d’autodéfense haussa ». Les auteurs du rapport craignent que ces caractéristiques « pré-insurrectionnelles » ne soient « propices à la récupération djihadiste ». Le deuxième moteur de recrutement réside dans « les innombrables conflits ? souvent liés au contrôle des ressources ? non résolus. » Les décisions de justice, lorsqu’il y en a, restent le plus souvent inappliquées et la généralisation de la prise des armes dans les zones insurrectionnelles about it à des résolutions armées de ces conflits, la partie lésée se vengeant par la violence à travers les djihadistes, les FDS ou des groupes d’autodéfense. D’anciens conflits « classiques » entre éleveurs et agriculteurs trouvent ainsi une nouvelle expression entre groupes d’autodéfense communautaires et djihadistes.
Les éleveurs ne sont pas toujours impliqués : dans le Soum burkinabé, ces conflits opposent des agropasteurs entre eux ; dans les cercles de Bankass et de Djenné, au Mali, ce sont des communautés sédentaires qui s’affrontent. Au-delà des armes, les djihadistes tentent d’imposer un nouvel ordre de gouvernance
« Ils luttent contre le vol, rendent la justice, règlent les conflits, négocient la paix avec les communautés avec lesquelles ils étaient en conflit et réglementent l’accès aux ressources sur la base de préceptes religieux. » Au centre du Mali, la Katiba Macina redéfinit les règles d’exploitation des ressources et en confie la surveillance « aux victimes d’hier, jeunes déclassés et victimes d’un système qu’ils dénonçaient haut et fort, désormais en charge d’imposer l’ordre et la justice ». Réglementation du ramassage des bouses, obligation de libération des bourgoutières (pâturages inondables) par les éleveurs de la zone inondée du centre du Mali ou encore limitation de la coupe des arbres dans le Gourma ou à Tillabéri sont les principales activités faisant l’objet de ces nouvelles règles. Dès lors, les djihadistes deviennent incontournables de facto dans tout processus de dialogue local : « Au centre du Mali, depuis 2019, les processus de paix locaux entre communautés n’ont fonctionné que lorsque la Katiba Macina a été impliquée. »

Les djihadistes, nouvel ascenseur
social et économique Enfin, l’adhésion aux groupes djihadistes est aussi un moyen de renverser les hiérarchies sociales. Dans le delta intérieur du Niger, au Mali, « la monétarisation progressive de l’accès aux bourgoutières a donné lieu jusqu’en 2015 à des pratiques prédatrices par des élites nomades et les autorités locales dont les usagers étrangers, notamment les éleveurs de la zone exondée, étaient les principales victimes. La Katiba Macina a profité de ce contexte pour recruter parmi elles ». Cette problématique de l’accès tarifé aux bourgoutières est d’ailleurs l’une des principales causes d’affrontement entre les groupes djihadistes en 2020 dans le centre du Mali.
Les membres des groupes djihadistes profitent également de leur nouvelle force pour se recapitaliser en s’emparant du bétail d’acteurs appartenant au système qui les a appauvris. L’État islamique au Grand Sahara en particulier a généralisé l’enlèvement du bétail comme butin de guerre, notamment au Niger.
Le djihadisme, facteur d’aggravation de
la crise pastorale La grande majorité des éleveurs, cependant, est surtout victime des groupes djihadistes armés, pris au piège des affrontements entre ces derniers et les forces de défense et de sécurité et les groupes d’autodéfense.
Le vol de bétail, en tant que butin de guerre, est en effet l’une des premières conséquences de la guerre car il se situe au centre de son économie. Il implique, écrivent les auteurs du rapport, « l’ensemble des porteurs d’armes : groupes d’autodéfense, groupes rebelles, groupes djihadistes et même forces de défense et de sécurité ».
Dans le nord-ouest du Nigeria et le sud-ouest du Niger, il est au c?your des affrontements entre groupes d’autodéfense haussa ou zarma, groupes de bandits et groupes d’autodéfense peuls. « Les djihadistes ne nous apportent que des problèmes : ils nous suspectent, nous tuent et, à cause d’eux, tout le monde se méfie et s’en prend à nous », témoigne un éleveur de la région est du Burkina Faso.

Le lourd impact économique
de la crise sécuritaire Le tribut payé par les éleveurs est si lourd que cette activité même se trouve menacée. Le bétail ne se déplace plus à la recherche du pâturage, mais en fonction des contraintes sécuritaires. Le Covid-19 a encore aggravé les freins à la mobilité des éleveurs transhumants, avec la fermeture des frontières du Nigeria et du Bénin puis des pays du Sahel. Le bétail s’est donc concentré dans certaines zones, saturées, avec un risque de tensions accrues pour l’accès à l’eau et au pâturage. Dans les zones encore stables, la peur d’être pris pour cible par les FDS restreint également la mobilité.
Dans l’ensemble des régions étudiées, des vols ou des pertes de bétail consécutifs à de simples arrestations, voire exécutions dans certains cas, sont très fréquents, « au point que de nombreux éleveurs s’interrogent pour savoir si ces actes ne sont pas parfois motivés par l’intention de voler le bétail ». Bien sûr, les déplacements forcés massifs dans les zones les plus insécurisées causent l’éclatement des familles et la paupérisation. Le Covid-19 a également provoqué une baisse de la fréquentation des marchés et du commerce transfrontalier, une chute des cours des animaux et l’augmentation, à l’inverse, du coût de l’aliment bétail et du transport.
À l’exception de Sissako et du centre du Mali, une baisse tendancielle des prix du bétail est constatée partout, tandis que les coûts du transport ont augmenté d’environ 100 % dans les régions les plus touchées par l’insécurité. La fréquentation des marchés demeure extrêmement volatile, selon l’évolution de la situation sécuritaire. Des marchés sont désertés après des tueries, comme au Burkina Faso, ou après des attaques de bandits, comme au Mali et au Niger. D’autres restent fonctionnels en zone d’influence djihadiste.
La survie apparaît de plus en plus comme incertaine et les stratégies de résilience deviennent de la débrouille au jour le jour. Corruption pour se déplacer dans les zones stables et accéder à du pâturage interdit, départ pour les pays voisins, réduction des mobilités, déstockage, diversification des activités figurent parmi les stratégies déjà anciennes. Mais « tous les choix sont risqués et aucune des stratégies ne permet de garantir la résilience des éleveurs ».
Si, contrairement aux services de l’Élevage, que l’insécurité chasse de certaines zones, les organisations pastorales ont permis de maintenir des opérations de vaccination, les personnes interrogées dans le cadre de l’étude leur reprochent une insuffisante capacité à influer sur les autorités en vue d’une meilleure défense des droits des éleveurs. Leur représentativité est parfois mise en question. Selon la gravité de la situation, elles apparaissent comme le dernier recours ou, au contraire, semblent totalement impuissantes.

Source : Le Point Afrique

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